Comment chasse le frelon asiatique ? La prédation des abeilles expliquée
Par Buzette10 min de lecture — Catégorie : Frelon asiatique
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Imaginez la scène. Une fin d'après-midi d'août, devant une ruche bien installée. Les abeilles butineuses rentrent les unes après les autres, chargées de pollen et de nectar. Soudain, un gros insecte noir aux pattes jaunes apparaît, se positionne en vol stationnaire à vingt centimètres de l'entrée de la ruche. Il ne bouge plus. Il attend. Et au moment où une abeille fatiguée passe à sa portée, il la saisit en plein vol, l'emporte sur une branche, lui coupe la tête et les ailes, et repart avec son thorax.
Ce n'est pas une scène de film d'horreur entomologique. C'est ce qui se passe chaque jour, devant des milliers de ruches en France, depuis l'arrivée du frelon asiatique en 2004. Une technique de chasse d'une efficacité redoutable, qui a fait basculer l'équilibre entre prédateurs et pollinisateurs dans notre pays.
Aujourd'hui, on entre dans le détail de cette mécanique de prédation. Comment chasse exactement Vespa velutina ? Quel est son régime alimentaire réel ? Et pourquoi son impact ne se limite pas aux ruches d'apiculteurs, mais touche aussi votre jardin ? Mettons la loupe sur le phénomène.
L'essentiel à retenir
La technique de chasse : le frelon asiatique pratique le vol stationnaire devant les ruches, captant les abeilles en plein vol pour ne garder que leur thorax, riche en protéines, qu'il ramène au nid pour nourrir ses larves.
Les chiffres clés :
- Une colonie consomme en moyenne plus de 11 kg d'insectes entre mars et octobre
- Soit environ 97 000 insectes capturés par nid au cours de son développement (Q. Rome, MNHN)
- Régime alimentaire : environ 38 % d'abeilles domestiques, 30 % de mouches, 20 % de guêpes, selon l'étude Rome et al., 2021
- Un seul frelon peut capturer jusqu'à 50 abeilles par jour en pleine saison
L'impact réel :
- Sur les abeilles domestiques : impact majeur et documenté (affaiblissement, paralysie de la ruche, mortalité hivernale)
- Sur les pollinisateurs sauvages : impact ciblé sur les espèces abondantes ; reste limité pour la plupart des espèces selon le MNHN
Le paradoxe : selon le MNHN, les pièges non sélectifs utilisés pour lutter contre le frelon asiatique pourraient avoir un impact plus négatif sur la biodiversité que le frelon lui-même (99 % d'espèces non-cibles capturées). D'où l'importance absolue du piégeage sélectif.
Le vol stationnaire : une arme unique en Europe
Pour comprendre ce qui rend le frelon asiatique si redoutable, il faut d'abord comprendre ce qu'il fait que les autres ne font pas. La réponse tient en deux mots : vol stationnaire.

Le vol stationnaire — cette capacité à se maintenir immobile dans l'air, comme un colibri ou un hélicoptère — est une compétence aérienne extrêmement rare chez les insectes sociaux européens. Les guêpes et les frelons européens en sont quasiment incapables. Les abeilles, qui ont d'autres systèmes de défense, n'ont jamais évolué pour parer à un prédateur capable de patrouiller indéfiniment devant leur ruche.
Vespa velutina, lui, en a fait sa spécialité. Il peut rester en vol stationnaire pendant plusieurs dizaines de secondes, parfois plus, à seulement 20 à 30 centimètres de la planche d'envol d'une ruche. C'est cette compétence aérienne unique qui rend sa technique de chasse si efficace.
Comme l'explique le site du Muséum national d'Histoire naturelle, qui suit le frelon asiatique depuis son arrivée en France : « En vol stationnaire à une vingtaine de centimètres de l'entrée de la ruche, une ouvrière de V. velutina succède régulièrement à une autre pour capturer les butineuses qui reviennent chargées de pollen. »
Il y a là tout le secret de la prédation : la ruche est un point de concentration prévisible où des centaines d'abeilles entrent et sortent chaque heure. Pour un prédateur capable de stationner, c'est un buffet à volonté.
Le déroulement précis d'une attaque
L'attaque type d'un frelon asiatique sur une ruche se déroule en plusieurs étapes bien identifiées par les chercheurs.
Étape 1 : Le repérage
Une ouvrière de frelon asiatique en quête de protéines détecte une ruche grâce aux signaux olfactifs et visuels dégagés par la colonie (phéromones, mouvement intense d'abeilles). Une fois la ruche identifiée comme « productive », le frelon revient régulièrement, et signale la zone à ses congénères du nid.
Étape 2 : Le poste de chasse
Le frelon se positionne face à la planche d'envol, à hauteur des entrées et sorties d'abeilles. Il maintient un vol stationnaire précis, à 20-30 cm de la ruche. Plusieurs frelons peuvent se relayer sur le même poste — à un instant T, il y a généralement un seul frelon en position devant la ruche, mais le poste reste « occupé » presque en permanence.
Étape 3 : La capture en plein vol
Quand une abeille butineuse rentre — chargée et donc plus lente — ou sort — pas encore à pleine vitesse — le frelon plonge sur elle. Il la saisit entre ses pattes en plein vol. La capture dure quelques secondes.
Étape 4 : Le dépeçage
Le frelon emporte sa proie sur une branche voisine. Là, il pratique un dépeçage rapide et méthodique : il décapite l'abeille, retire les ailes, les pattes et l'abdomen, ne gardant que le thorax, partie la plus riche en muscles et en protéines. Il forme une petite boulette qu'il emporte au nid.
Étape 5 : Le retour au nid
Le thorax est ramené au nid et donné aux larves, qui dépendent entièrement des apports protéiques des ouvrières chasseuses. Les larves réclament un repas toutes les deux heures, ce qui explique l'intensité du rythme de chasse en pleine saison.
Le rendement de la chasse
Selon les observations de terrain, un seul frelon peut capturer jusqu'à 50 abeilles par jour en période de forte activité (août-octobre). Et devant une ruche fortement attaquée, on peut observer jusqu'à 15 ou 20 frelons qui se relaient sur le poste de chasse, certains en vol stationnaire, d'autres en attente sur la ruche ou les branches voisines.
Pourquoi les abeilles européennes ne savent pas se défendre
Une question revient souvent : pourquoi les abeilles ne savent-elles pas se défendre contre ce prédateur ? La réponse tient à l'évolution.
En Asie, où Vespa velutina est natif, les abeilles asiatiques (Apis cerana) ont coévolué avec lui pendant des millions d'années. Elles ont développé une technique de défense remarquable : quand un frelon s'approche, des dizaines d'abeilles se précipitent sur lui, l'entourent et forment une « boule chauffante ». En faisant vibrer leurs muscles, elles font monter la température à plus de 45°C, ce qui tue le frelon sans tuer les abeilles, plus résistantes à la chaleur.
Mais l'abeille domestique européenne, Apis mellifera, n'a jamais rencontré ce prédateur dans son histoire évolutive. Elle n'a aucune technique de défense adaptée. Face à un frelon asiatique en vol stationnaire, elle peut :
- Tenter de l'attaquer individuellement (généralement inefficace, le frelon étant beaucoup plus gros et armé)
- Former une grappe de défense — mais beaucoup moins efficace que la « boule chauffante » asiatique
- Se réfugier dans la ruche et arrêter de sortir
C'est cette dernière option qui pose le vrai problème écologique : quand la pression devient trop forte, les abeilles cessent de butiner. Et une ruche qui ne butine plus est une ruche qui meurt à petit feu. Pour comprendre l'ampleur du désastre potentiel, vous pouvez consulter notre article sur l'importance des abeilles dans la biodiversité.
L'impact sur les ruchers : un cauchemar pour les apiculteurs
Au-delà de la simple capture d'individus, la prédation du frelon asiatique a des conséquences en cascade sur les colonies d'abeilles.

L'affaiblissement direct
Chaque abeille capturée représente une perte sèche pour la ruche. C'est une butineuse expérimentée qui ne ramènera plus jamais de nectar ni de pollen. Sur une saison, les pertes individuelles s'accumulent et représentent une baisse mesurable de la production.
Le stress comportemental
C'est peut-être l'impact le plus grave. Face à la présence permanente de frelons, les abeilles deviennent fortement stressées. Elles modifient leur comportement : sorties plus courtes, butinage limité, formation de grappes défensives à l'entrée. Dans les ruchers fortement attaqués, l'activité de butinage peut chuter de façon spectaculaire.
Le défaut de réserves d'hiver
L'attaque pique en intensité à partir de la fin de l'été, période cruciale où les abeilles élèvent les dernières ouvrières de l'année et constituent leurs réserves de miel pour l'hiver. Une ruche qui ne sort plus à cause de la pression des frelons est une ruche qui n'a pas le temps de faire ses provisions. Conséquence : la colonie entre en hivernage affaiblie et sous-nourrie, ce qui augmente considérablement le risque de mortalité hivernale.
L'attaque finale du nid
Dans certains cas, quand les abeilles défenseuses sont épuisées ou trop peu nombreuses, les frelons pénètrent carrément dans la ruche. Ils ne capturent plus seulement les butineuses adultes, mais prélèvent aussi le couvain (larves et nymphes), ce qui peut signifier la mort de la colonie en quelques semaines.
L'effet géographique
Le frelon asiatique est fidèle à ses zones de chasse. Un rucher repéré comme productif est attaqué régulièrement, parfois jusqu'à épuisement complet. C'est pourquoi le CARI (Centre Apicole de Recherche et d'Information) recommande parfois aux apiculteurs de déplacer leurs ruches en cas de forte pression, pour casser le cycle de prédation.
Que mange-t-il exactement ? La réalité chiffrée
Si la prédation sur les abeilles domestiques est emblématique, elle ne représente qu'une partie du régime alimentaire du frelon asiatique. Une étude scientifique de Rome et al., parue en 2021 dans les Annales de la Société entomologique de France, a analysé en détail son régime alimentaire en France.

Le menu d'une colonie de frelons asiatiques
Selon cette étude, sur les 11 kg d'insectes consommés en moyenne par un nid au cours de la saison :
- Environ 38 % : abeilles domestiques (Apis mellifera)
- Environ 30 % : mouches (diptères divers)
- Environ 20 % : guêpes sociales et autres hyménoptères
- Le reste : papillons, araignées, autres insectes opportunistes
Ce régime varie significativement selon l'environnement du nid : plus de mouches en zone urbaine, plus d'abeilles près des ruchers, plus de guêpes dans certaines configurations forestières. Le frelon asiatique est ce qu'on appelle un prédateur généraliste et opportuniste : il chasse ce qu'il trouve d'abondant et de facile à capturer.
En volume total, c'est environ 97 000 insectes capturés par nid au cours de son développement, selon les estimations de Quentin Rome (MNHN). Un chiffre vertigineux quand on le multiplie par le nombre de nids présents sur un territoire colonisé.
Un impact sur les pollinisateurs sauvages à nuancer
Voici une nuance importante apportée par la science. Les chercheurs du MNHN soulignent que l'impact sur les pollinisateurs sauvages reste limité pour la plupart des espèces, parce que le frelon cible prioritairement les proies abondantes et regroupées — ce que sont les abeilles domestiques de ruche, mais ce que ne sont pas la plupart des abeilles solitaires.
Cela ne veut pas dire que les pollinisateurs sauvages sont épargnés. Bourdons, syrphes, papillons et abeilles solitaires figurent au menu, mais à des proportions moindres et avec un impact écologique encore en cours d'évaluation. Le plan national de lutte contre le frelon asiatique publié en 2025 mentionne d'ailleurs que ces effets « doivent être approfondis, en tenant compte des contextes locaux ».
L'impact dans votre jardin : pas seulement les apiculteurs
On parle beaucoup d'apiculteurs et de ruches. Mais la chasse du frelon asiatique a aussi des conséquences dans les jardins privés, même sans abeilles domestiques.
Une chasse opportuniste près des fleurs
Là où il y a des pollinisateurs en nombre, il y a chasse. Un massif fleuri, un potager généreux, un composteur attractif, un arbre fruitier en floraison deviennent des terrains de chasse réguliers pour les frelons en quête de protéines pour leurs larves. Si votre jardin attire les pollinisateurs (et c'est tant mieux !), il attire aussi indirectement leurs prédateurs.
Une pression sur les pollinisateurs solitaires
Les abeilles solitaires (osmies, mégachiles, halicte...) ne vivent pas en colonie mais elles dépendent absolument des plantes mellifères du jardin. Quand un frelon les chasse, c'est une descendance entière qui disparaît avec elles (une femelle solitaire représente 15 à 20 œufs pour la saison suivante).
Une perturbation invisible
Vous ne verrez probablement jamais une scène de prédation dans votre jardin. Les frelons chassent rapidement, emportent leurs proies, ne laissent pas de cadavres visibles (sauf parfois quelques restes de têtes d'abeilles au sol). Mais la pression existe, et elle s'ajoute à toutes les autres menaces qui pèsent sur les pollinisateurs (pesticides, changement climatique, perte d'habitat).
Que peut-on faire face à ce comportement de chasse ?
La connaissance précise de la technique de chasse du frelon asiatique permet aussi de mieux le combattre. Voici les principales stratégies, classées par niveau d'efficacité scientifiquement validée.

Pour les apiculteurs
Les harpes électriques : placées devant les ruches, elles utilisent la trajectoire latérale de vol des frelons pour les capturer sans toucher les abeilles. Selon les données de l'ITSAP-Institut de l'abeille, elles peuvent réduire les attaques d'environ 90 % avec un impact négligeable sur les espèces non-cibles. C'est aujourd'hui l'outil le plus efficace et le plus respectueux pour la protection directe des ruches en saison.
Les muselières et grillages d'entrée : ils empêchent les frelons de stationner directement devant la planche d'envol. Une étude scientifique a montré qu'un grillage à mailles fines pouvait réduire la paralysie des ruches de 80 % et améliorer leur survie de 51 % en cas de forte pression.
Le déplacement de rucher : technique efficace en cas d'attaque massive, parce que les frelons sont fidèles à leurs zones de chasse. Bouger ses ruches casse le cycle de prédation, au moins temporairement.
Pour les particuliers et collectivités
Le piégeage sélectif de printemps : intercepter les fondatrices en mars-avril, avant qu'elles ne fondent leurs colonies, reste l'action la plus rentable à l'échelle d'un jardin ou d'une commune. Sélectif est le mot clé : un piège qui laisse ressortir abeilles, papillons et autres pollinisateurs. Pour aller plus loin, consultez notre page dédiée sur le piégeage des frelons asiatiques au printemps.
Le signalement des nids : tout nid découvert doit être signalé. La destruction professionnelle reste le seul moyen sûr de neutraliser une colonie active.
Le refus absolu des pièges non sélectifs : c'est l'avertissement crucial du MNHN. Les pièges artisanaux (bouteilles découpées) capturent environ 99 % d'insectes non-ciblés selon les recherches publiées. Les chercheurs estiment que ces pièges pourraient avoir un impact plus négatif sur la biodiversité que le frelon lui-même.
Un équilibre encore en construction
Vingt ans après son arrivée en France, le frelon asiatique fait toujours l'objet de recherches actives. On sait beaucoup de choses : la technique de chasse, le régime alimentaire, l'impact sur les ruchers. On en sait moins sur d'autres : la dynamique exacte d'invasion régionale, l'effet à long terme sur les pollinisateurs sauvages, la capacité éventuelle de coévolution des abeilles européennes.
Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit d'une espèce désormais installée durablement en France, et que la gestion ne se fera pas en éliminant le frelon — c'est devenu impossible à grande échelle — mais en contenant sa pression sur les écosystèmes vulnérables.
À l'échelle individuelle, comprendre comment il chasse, c'est déjà mieux savoir comment l'éviter, le contrer et protéger ce qui mérite de l'être : nos abeilles, nos pollinisateurs sauvages, l'équilibre invisible mais essentiel de nos jardins.
Bzzz à bientôt, Buzette.
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Questions fréquentes
Combien d'abeilles un frelon asiatique peut-il capturer par jour ?
Un seul frelon asiatique peut capturer jusqu'à 50 abeilles par jour en période de forte activité (généralement entre août et octobre). Devant une ruche fortement attaquée, on peut observer jusqu'à 15 à 20 frelons qui se relaient sur le poste de chasse, même si à un instant donné, un seul frelon stationne en vol devant la ruche.
Pourquoi le frelon asiatique ne mange-t-il que le thorax des abeilles ?
Le thorax de l'abeille concentre les muscles du vol, particulièrement riches en protéines. Les larves de frelons ont besoin d'apports protéiques importants pour leur développement, et réclament un repas environ toutes les deux heures. Le frelon adulte décapite l'abeille, retire les ailes, les pattes et l'abdomen — souvent jugés moins nutritifs — et ne garde que cette partie centrale qu'il forme en boulette pour la ramener au nid.
Le frelon asiatique mange-t-il vraiment d'autres pollinisateurs que les abeilles ?
Oui, mais dans des proportions variables. Selon l'étude Rome et al. de 2021 publiée dans les Annales de la Société entomologique de France, le régime d'un nid de frelons asiatiques se compose d'environ 38 % d'abeilles domestiques, 30 % de mouches et 20 % de guêpes, le reste étant constitué de papillons, araignées, bourdons et autres insectes. Le frelon est un prédateur généraliste qui cible prioritairement les proies localement abondantes et faciles à capturer.
Les abeilles peuvent-elles se défendre contre le frelon asiatique ?
Les abeilles européennes (Apis mellifera) n'ont pas développé de défense efficace, contrairement aux abeilles asiatiques (Apis cerana) qui ont coévolué avec le frelon. En Asie, les abeilles forment une "boule chauffante" autour du frelon pour le tuer par la chaleur (45°C). En Europe, les abeilles tentent de former des grappes de défense mais c'est nettement moins efficace. Face à une forte pression, elles cessent souvent de sortir butiner, ce qui affaiblit la colonie.
Combien d'insectes consomme un nid de frelons asiatiques par saison ?
Selon les données du Muséum national d'Histoire naturelle (Q. Rome), une colonie moyenne capture environ 97 000 insectes au cours de son développement, ce qui représente en poids plus de 11 kg d'insectes consommés entre mars et octobre. Le pic de prédation se situe début octobre, période où la colonie élève les futures fondatrices et les mâles.
